L’article suivant a été publié par L’Aigoualité – Printemps 2011. Cliquez ici pour le lire.

Après un an de travail avec le conteur burkinabè François Moïse Bamba, à travers l’organisation de ses tournées mais aussi à travers De l’Art à l’Autre, projet mené avec les habitants de Notre Dame de Londres en juin de l’année dernière, nous avons ressenti le besoin d’aller découvrir sa vie et ses activités au Burkina Faso et notamment celles de la Maison de la Parole à Bobo-Dioulasso, dont François est le directeur artistique et culturel. Premières impressions, premiers projets …


A peine arrivés à l’aéroport de Ouagadougou, la foisonnante et bruyante capitale, choc thermique (30° en décembre), et déjà dans l’ambiance ! François vient nous chercher entre 2 courses, en plein préparatifs de la 14ème édition du festival Yeleen. Yeleen, lumière en dioula, c’est le festival international du conte au Burkina-Faso, l’activité phare de la Maison de la Parole [1], et ça commence dans quelques jours.

Le festival est né à l’initiative d’acteurs culturels burkinabè dont Hassane Kouyaté, actuel président de la Maison de la Parole et fils du grand comédien et griot Sotigui Kouyaté, décédé en avril dernier. Les Kouyaté, c’est une grande famille de griots – les dépositaires de la tradition orale en pays mandingue – qui a fait et continue de faire énormément pour le développement social et culturel au Burkina.

Moments inoubliables

L’ambition du festival est d’être  un moment d’échange autour du conte et de l’art de la parole, entre l’Afrique et le Monde. Il s’agit aussi de sauvegarder le patrimoine oral d’Afrique de l’Ouest. Cette année il réunissait des conteurs du monde entier : Burkina, Mali, Togo, Bénin, Congo, Côte d’Ivoire, Niger mais aussi France, Brésil, La Réunion et Vietnam ! A noter que le festival n’aurait pas les moyens de fonctionner sans les festivaliers, essentiellement français, qui viennent y suivre des stages ou tout simplement assister au festival, et financent ainsi l’essentiel de l’organisation. L’accueil y est chaleureux, l’hospitalité légendaire, le rythme… africain (Vous les occidentaux, vous avez l’heure, nous les africains, nous avons le temps.)

Le festival se déroule en grande partie à Bobo-Dioulasso dans la cour du centre Djelyia, autre initiative des Kouyaté, mais les moments les plus magiques restent pour nous les étapes dans les villages : Noël à Pâ, un petit village sur la route Ouaga-Bobo, de la veillée assis autour du feu sous un ciel majestueux jusqu’à l’inauguration de l’antenne de la Maison de la Parole par le chef coutumier, casquette « OBAMA » vissée sur la tête, sans oublier les magnifiques paysages embrumés au lever du jour. Et puis la soirée à Koumi, très beau village où les anciens ont conté une heure durant en bobo, la langue locale, à la lumière des bougies traditionnelles et sans que ni les festivaliers ni les organisateurs africains ne comprennent un mot ! La parole fut ensuite remise aux conteurs du festival, cette fois en français immédiatement traduit en dioula par François.

Et si, à plusieurs, on réussissait ?

Au sein de la Maison de la Parole, François coordonne également le réseau Afrifogo, qui vise à fédérer et soutenir les acteurs du conte d’Afrique de l’Ouest. Les conteurs du Niger, du Mali, du Burkina, et bientôt de Côte d’Ivoire, du Togo et du Bénin, prennent conscience de la nécessité de s’unir à l’échelle du sous-continent ouest-africain. Nous avons profité du festival pour en rencontrer les différents représentants, les aider à mettre en place le blog de la plateforme et réfléchissons ensemble au rôle que pourrait jouer l’association Melando dans la diffusion des conteurs à l’international, une tournée dans les pays francophones restant un des moyens efficaces pour les artistes d’assurer l’autonomie et la pérennité de leurs actions en Afrique. Car à l’opposé de l’image véhiculée par les média occidentaux, nombre d’artistes africains souhaitent venir travailler ponctuellement en France mais pas s’y installer. Ils savent que l’eldorado occidental est une illusion et souhaitent participer au développement éducatif, social et culturel de leur pays, financent des centres culturels pluridisciplinaires dans leur village d’origine, mettent en place des bibliothèques où l’on peut consulter des recueils de contes et de la littérature africaine, etc.

C’est ainsi que plusieurs générations de conteurs africains – l’ouverture mentale des artistes aux autres pays d’Afrique est telle qu’il est bien plus logique de parler d’artiste africain que d’artiste européen par exemple – travaillent ensemble à défendre leur histoire, à se réapproprier et à faire vivre leurs traditions pour mieux s’en servir face aux humanitaires paternalistes et aux mensonges néocolonialistes version Sarkozy (« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », discours de Dakar, 26 juillet 2007).

Vers où regarder ?

L’ampleur de la tâche est immense. Pour s’en rendre compte, il suffit de rester quelques jours dans une capitale comme Ouagadougou. Les structures traditionnelles que nous avons pu découvrir dans les villages y ont disparu. Le don/contre-don, la solidarité et l’entraide font mauvais ménage avec le capitalisme sauvage. Les inégalités sont abyssales. Dans certains quartiers, des cases bricolées avec des matériaux de récupération côtoient d’énormes demeures gardiennées et à la végétation luxuriante. La jeunesse fantasme devant la décapotable d’un ancien du quartier qui revient parader. Le soir la télévision remplace les veillées contées, les anciens ne sont plus écoutés. C’est le moment et l’espace de la transmission qui ont disparu, ouvrant la voie à la perte des repères et de l’identité, bien plus grave que la faiblesse des moyens financiers. A partir de la culture, on peut toujours reconstruire, inventer, créer. Mais que se passe-t-il quand on détruit la culture ? 2 options en Afrique : rêve occidental ou repli religieux.

Convergences

Nous qui nous battons en Europe face à la sectorisation de l’administration, au corporatisme et au cloisonnement du milieu culturel et de la société en général, pour des projets pluridisciplinaires, politiques, sociaux et culturels à la fois, pour la construction d’alternatives au triste choix qui nous est proposé entre marchandisation du monde et repli identitaire (en matière artistique c’est le choix entre produit culturel et représentation folklorique dénuée de sens), nous nous sommes souvent sentis en phase avec le discours des artistes africains que nous avons rencontrés. La plupart conçoivent l’art comme un moyen d’intervention sur la société, un outil d’action politique et sociale. Nous allons essayer de faire un bout de chemin avec certains d’entre eux, notamment avec l’équipe de « La part de Bilisi », une création contée à partir d’une légende mandingue sur la nécessité de la résistance, qui verra le jour en mars à Ouagadougou et que nous espérons pouvoir présenter dans la région.

Crédits photos: Melando.

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